Pyramiden, ville fantôme aux confins du Spitzberg

Déjà trois jours depuis que le bateau nous a largué, l’équipe, les kayaks et le guide sur une berge au milieu du Billefjord au Spitzberg. Trois jours où nous vivons au rythme de la nature sous le regard constant du soleil. Trois jours où nous avons alterné entre la randonnée et le kayak pour découvrir ces somptueux paysages polaires, au cœur des fjords norvégiens. Trois jours qui me paraissent avoir duré trois semaines. Trois jours de bonheur à l’état pur.

En ce quatrième jour, je suis réveillée par la luminosité du soleil au travers de la tente. Bien au chaud, lovée dans mon duvet, j’ai encore le cerveau endormi et les yeux qui collent quand j’entrouvre ma tente pour m’adonner à mon petit plaisir personnel… profiter des doux rayons du soleil sur ma joue pour un réveil tout en douceur.

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Devant moi, quelques canards barbotent joyeusement dans l’eau limpide du fjord. Le silence est soudainement rompu par les cris aigus de plusieurs sternes arctiques convoitant le même festin. Spectateur indirect de la scène, mon ventre, relié en direct à mon cerveau me rappelle lui aussi qu’il a faim !

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C’est pas tout de rêvasser, mais une grosse journée nous attend avec au programme la visite de la ville de Pyramiden. Ou plutôt ce qu’il en reste. Car, si dans les années 80 cette ville russe plutôt prospère comptait plus de 1000 habitants, celle-ci peut désormais se targuer d’être la dernière ville fantôme avant le pôle nord. Quel titre !

Alors je sais pas pour toi, mais moi quand j’entends “ville fantôme” direct mon cerveau se met en ébullition et mon imagination sans limite se laisse aller aux suppositions les plus sinistres et les plus tragiques qui ont pu mener à la désertion brutale de cette ville. Je visualise déjà les gros titres dans les journaux de l’époque “Une meute d’ours affamés sème la terreur au Svalbard” ou bien “Pyramiden ensevelie par une tempête de neige” et encore “Coup de grisou à Pyramiden, 0 survivants”. Et une petite dernière (parce que je ne peux pas résister ) “Les marcheurs blancs du Spitzberg déciment la ville de Pyramiden”.

Enfin bon, tu le sais, mon imagination et moi on s’emballe souvent un peu vite. Même si le destin de cette ville n’en est pas moins triste, aucun de ces scénari tous dignes d’un film oscarisé de Spielberg n’a eu lieu.

Mais gardons un peu de suspense veux-tu, et laisse-moi déjà t’expliquer ce qu’une ville russe pouvait bien faire au Spitzberg, île norvégienne.

Tout a commencé en 1920, lorsque le traité du Spitzberg a été conclu dans le cadre des négociations de Versailles suite à la première guerre mondiale. Ce traité reconnaît d’une part la souveraineté de la Norvège sur l’archipel du Svalbard mais autorise les autres nations à exploiter librement les ressources naturelles de l’île, tel que le charbon, d’autre part. Profitant de cette clause pour étendre son territoire vers l’ouest, l’URSS s’est implantée en 1927 dans le village portant le nom de la montagne qui le domine. Pyramiden.

La mine se développe petit à petit jusqu’à atteindre près de 1000 habitants, principalement des mineurs et leurs familles, à la fin des années 80. Mais la chute du régime soviétique entraîne rapidement un déclin économique avec pour conséquence des pénuries régulières de matières premières à Pyramiden. Le niveau de vie baisse drastiquement et les habitants partent peu à peu. C’est en 1996 qu’un événement tragique met subitement fin à l’exploitation de la mine. Un avion russe contenant plus de 100 personnes, dont de nombreux proches et familles des mineurs, se crash près de Longyearbyen, la capitale du Spitzberg. Beaucoup ont désertés la ville précipitamment, laissant tout derrière eux. Pyramiden a officiellement été abandonnée par les derniers mineurs en mars 1998.

Mais depuis 2007 et l’essor des croisières en Arctique, un ancien bâtiment a été réhabilité afin de loger les croisiéristes le temps d’une nuit et leur permettre de visiter les anciens locaux de la ville à cette occasion.

Ce jour là, notre guide souhaite donc nous faire profiter de l’arrivée d’un bateau à Pyramiden dans la journée pour nous permettre de visiter les bâtiments car ceux-ci ne sont pas ouverts en permanence au public. Ils ne sont ouverts que quelques fois par semaine, lorsque les croisières débarquent.

Pour rejoindre la ville située à environ 5km de notre camp, nous avons le choix entre y aller en kayak ou à pied. Il fait super beau et même un peu chaud, chose plutôt rare par ici alors notre guide veut en profiter pour randonner.

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Comme la berge où nous avons posé notre camp se transforme rapidement en falaise, nous n’avons d’autre choix que de prendre un peu de hauteur pour nous rapprocher de Pyramiden. A chaque fois que je randonne, j’adore découvrir des vues panoramiques qui nous donnent une toute autre vision d’un lieu.

Le long du trajet nous tombons par mégarde sur le nid d’une femelle Lagopède des Alpes et ses tous petits minuscules oisillons. Heureusement que les cris de la mère nous ont alerté, sinon impossible de les distinguer au milieu des roches ! Quelques centaines de mètres plus loin c’est un labbe parasite que nous faisons fuir de son perchoir.

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Étonnamment, nous découvrons aussi que certaines fleurs arrivent quand même à pousser dans ces conditions hostiles.

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Derrière la dernière bute, la ville se dévoile enfin à nos yeux. D’où nous sommes, et avec ce grand soleil, rien ne laisse présager qu’aucune âme n’y vive encore. Il faut dire qu’entre la jolie montagne colorée, le fjord et le glacier, cette ville semble idyllique pour les amoureux de la nature qui recherchent l’isolement. Comme nous, quoi.

Enfin… déserte, c’est vite dit !

A notre arrivée nous sommes reçus par une escouade de mouettes criardes ayant pris possession des fenêtres pour y installer leurs nids. Heureusement que le soleil était de la partie, car sous la brume et un fin manteau de neige, on aurait pu se croire dans le célèbre film d’Hitchcock, Les Oiseaux.

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Le bateau n’étant pas encore arrivé, nous en profitons pour faire un rapide tour de la ville.

Le buste de Lénine trône encore fièrement au milieu de l’artère principale, entourée par les bâtiments au style très austère de l’époque soviétique.

Derrière les immeubles, une aire de jeux fait face au glacier. Quelques installations témoignent encore du passé gai et vivant de Pyramiden. Mais aujourd’hui, les cris des mouettes perchées sur les balançoires ont remplacé les rires joyeux des enfants.

Au fond, sur le flanc de la montagne dont les vives couleurs contrastes avec l’ambiance morose de la ville, repose le funiculaire. Vestige de l’époque minière où les hommes, noirs d’un mélange âcre de sueur et de charbon, tractaient les wagons dans les entrailles de la terre.

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Ne voyant toujours pas le bateau venir, nous décidons de nous poser pour manger. Tout occupés à déguster nos purées, nous ne voyons pas ce qui se trame dans notre dos. Quand soudainement, notre guide nous fait mine de nous retourner doucement.

Subitement, le temps s’arrête, notre souffle reste en suspens.

Majestueusement, tel un seigneur dans son royaume, un renne défile sous nos yeux éberlués. A quelques mètres de nous, sans même un regard dans notre direction, il traverse la place principale et s’en va tranquillement au milieu des bâtiments.

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La scène furtive, digne d’un film post-apocalyptique, n’aura durée que quelques minutes, mais l’émotion si palpable est restée gravé dans ma mémoire.

Comme assommée par cette vision irréelle, je mets du temps avant de prendre conscience que je n’ai pas rêvé ces dernières minutes. Mais le brouhaha des passagers tous justes descendus de leur bateau, me sort bien vite de ma torpeur. Enfin, nous allons pouvoir visiter l’intérieur de quelques bâtiments.

La visite commence par le bâtiment principale, celui qui regroupait tous les loisirs. Nous y découvrons notamment une grande salle de théâtre, un gymnase, des salles de musique et de danse ainsi que quelques bureaux. Nous continuons avec la visite du réfectoire et des cuisines. Enfin, toujours mélangés au groupe de croisiériste, nous terminons dans l’hôtel où nous découvrons … des toilettes ! Des vrais avec du papier et une chasse d’eau ! Les bonheurs simples de la vie …

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Comme dans quasi toutes les villes du Svalbard, des caméras sont installée pour surveiller les ours téméraires qui s’aventureraient ici. Il n’y a plus d’habitants mais il y a quelques touristes, tu comprends …

Notre guide profite donc de cette “situation” pour proposer à ceux qui veulent le suivre une petite randonnée sur la montagne, et aux autres de se reposer ici tranquillement. C’est la seule fois en quatre jours où nous pouvons nous séparer c’est fort appréciable et apprécié par tout le monde, chacun peu choisir l’activité qu’il préfère. Pour ma part, tu t’en doutes, je n’allais certainement pas rester sans rien faire pendant que d’autres exploraient les environs, diantre !

Sans trop savoir le temps que cela nous prendrait, ni jusqu’où nous pourrions monter, nous entreprenons l’ascension de la montagne au travers du funiculaire. Coupé du monde, sans vue aucune sur l’extérieur, nous montons les petites marches comme l’avaient fait de nombreuses fois avant nous les mineurs de Pyramiden.

La montée est abrupte et semble ne jamais se terminer !

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Je comprends vite pourquoi lorsque je sors, c’était effectivement très raide ! Une petite centaine de mètres nous séparent de la crête, que nous nous hâtons de rejoindre avant de nous poser quelques instants.

Le panorama est grandiose sur la mine et la ville perdue au milieu du fjord. De l’autre côté de la crête, un autre spectacle nous attend. Nous dominons les sommets alentours et mon regard se perd au milieu de cette immensité de montagnes, de rivières et de glaciers.

Je réalise (un peu tardivement certes…) que malgré la beauté du paysage environnant, les conditions de vie des mineurs ne devaient pas être si simple à ces latitudes. Entre la pénibilité du travail, l’isolement, le froid, la nuit permanente en hiver et les ours, je comprends mieux pourquoi autant de loisirs étaient à disposition dans le grand complexe visité au peu plus tôt.

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Il reste encore une petite trotte jusqu’au sommet. Nous hésitons à y aller. Mais nous pensons au reste du groupe qui nous attend et aux quelques kilomètres pour rentrer au camp, ce qui nous décide rapidement à redescendre.

Pour couronner la fin de cette escapade, nous avons eu la chance d’apercevoir un petit renardeau polaire et craintif, s’enfuyant à notre approche. Je le comprends.

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De retour au campement, alors que nous sommes tous bien claqués, le guide à la géniale idée de faire un barbecue histoire de terminer cette journée pleine de surprise. En me couchant, je me dis que nous venons de vivre une journée incroyable, mais c’est sans savoir ce qui nous attend le lendemain …

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Tu connaissais l’histoire de Pyramiden? Tu aimes découvrir des villes fantômes ? Tu aimerais en savoir plus sur le Spitzberg ? N’hésite pas à laisser un petit commentaire !

9 commentaires sur “Pyramiden, ville fantôme aux confins du Spitzberg

  1. A couper le soufle cet article <3 J'adore l'urbex, et l'endroit et l'ambiance avaient l'air de valoir le coup d'oeil. Magique pour le renne au milieu des batiments abandonnés!

    1. Merci beaucoup 😊 j’avais déjà vu des villes fantômes mais aucune ambiance similaire. Ce qu’on ne voit pas en fait c’est le bruit assourdissant de tous les oiseaux. Hyper lugubre en vrai

  2. J’adore cette ville fantôme !! On se croirait dans les films. Je ne m’attendais pas du tout à ce type de décors.
    Merci pour cette belle découverte =)

  3. J’adore ! Merci pour ce récit , j’aime beaucoup ta façon d’écrire et de décrire les choses 🙂
    Et tes photos sont d’un très beau réalisme ! Bonne suite d’aventures 🙂
    Noémi

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